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19 janvier 2007
Lionel Shriver : Il faut qu'on parle de Kevin - Belfond
Le roman présenté aujourd'hui est exceptionnel. Ne vous fiez pas à son titre (qui ne donne pas très envie...), en réalité c'est une bombe.
Extrait de la 4ème de couverture :
"Avec une effrayante lucidité, Lionel Shriver dresse le portrait inoubliable d'une mère confrontée à la monstruosité de son fils. Un sujet d'une brûlante actualité doublé d'une vision au vitriol de l'american dream. (...)
A la veille de ses 16 ans, Kevin Khatchadourian a tué sept de ses camarades de lycée, un employé de la cafétéria et un professeur. Dans des lettres adressées au père dont elle est séparée, Eva, sa mère, retrace l'itinéraire meurtrier de Kevin.
Elle se souvient qu'elle a eu du mal à sacrifier sa brillante carrière pour devenir mère. Qu'elle ne s'est jamais faite aux contraintes de la maternité. Que dès la naissance elle s'est heurtée à un enfant difficile. Que l'arrivée de Celia, petite soeur fragile et affectueuse, n'a fait que creuser le fossé entre mère et fils. Qu'elle aura passé des années à scruter les agissements de son fils sans voir que son ambivalence envers lui n'avait d'égale que la cruauté et la malveillance du rejeton. Et quand le pire survient, Eva veut comprendre : qu'est-ce qui a poussé Kevin a commettre ce massacre ? Et qu'elle est sa propre part de responsabilité ?"
L'histoire est inspirée de la tristement célèbre tuerie de Colombine. Il ne s'agit pas d'un témoignage réel mais bien d'une oeuvre de fiction, au demeurant magistrale.
Dans ses lettres, Eva raconte avec ironie et causticité. Elle se souvient qu'elle adorait sa vie avant la maternité. En fait, c'est surtout par crainte d'être quittée par son mari, dont elle est très amoureuse, qu'elle accepte de faire un enfant. Aussi, battante et volontaire de nature, elle se lance dans la maternité comme on relève un défi.
Dès le début de l'expérience, elle se retrouve en complet décalage avec tous les propos merveilleux qu'on lui a toujours tenu sur le fait de devenir mère. D'abord, elle ne ressent pas ce qu'on lui avait pourtant assuré qu'elle devrait ressentir. Sans qu'elle comprenne pourquoi, son enfant ne lui inspire que de l'indifférence, puis de la déception, puis de la méfiance...
Eva n'a pourtant rien d'une mère maltraitante tel qu'on le conçoit d'ordinaire. Au contraire, elle se donne énormément de mal pour assurer le bien être de son fils. Le problème majeur, c'est qu'elle se force tout le temps. Or, pour ne pas arranger les choses, elle a en face d'elle un bébé difficile, qui se révèlera très tôt un enfant particulièrement déplaisant .
Kevin, en effet, coincé dans un lien haineux avec sa mère, qui ne parvient pas à lui donner autre chose que l'apparence de l'amour, et un père, grand lecteur de théories psy pour éduquer les enfants, qui ne lui impose presque aucune limites pour être un "papa copain", va déployer un génie impressionnant pour inventer toutes sortes de malveillances aux conséquences de plus en plus graves.
Je vais faire simple : c'est de loin le livre le plus puissant que j'aie lu depuis longtemps.
Lionel Shriver (qui, comme son nom ne l'indique pas, est une femme) a une acuité psychologique rare, et dissèque les sentiments et motivations des différents protagonistes avec beaucoup de subtilité et d'intelligence. Le trait peut sembler parfois forcé, dans la peinture du personnage de Kevin notamment, mais l'auteure joue toujours avec un grand talent sur l'ambiguité des comportements. L'histoire est captivante et maintient le lecteur sous pression aussi bien (mieux, à mon avis !) qu'un roman policier (non, tout n'est pas révélé dans le résumé !) . Au passage, elle s'interroge avec pertinence sur l'ambition, la famille, et la culture américaine qui favorise l'émergence d'adolescents meurtriers. Son roman est provocant et sans complaisance, et ne plaira sans doute pas à tout le monde.
Ma seule petite réserve : j'ai moyennement aimé le style (est-ce dû à la traduction ?) car j'ai souvent trouvé les phrases longues et lourdes, formant des paragraphes trop compacts. Heureusement, cela ne suffit pas à gâcher la lecture de ce roman hallucinant !
23:45 Publié dans ROMANS ETRANGERS | Lien permanent | Commentaires (25) | Envoyer cette note
Commentaires
"hallucinant", je note !
Ecrit par : Cathulu | 20 janvier 2007
Commentaire qui ne demande qu'une chose: lire le livre!!!
Je note donc.
Merci Turquoise!
Ecrit par : katell bouali | 20 janvier 2007
Comme Cathulu et Katell, j'en fait de même.
Ecrit par : Florinette | 20 janvier 2007
@ Cathulu, Katell, Florinette :
Je ne peux que vous encourager, bien sûr ! ;-))
J'aurais encore beaucoup de choses à dire sur ce livre, mais d'une part je ne voulais pas trop raconter l'histoire (il vaut mieux lire le roman que ma note !), d'autre part j'évite autant que possible de faire des notes trop longues, parce que c'est fatigant de lire longtemps à l'écran.
Ecrit par : Turquoise | 20 janvier 2007
Ne t'inquiètes pas la tienne est très bien et ma confortée dans l'idée que je dois à tout prix lire ce livre ! ;-)
Ecrit par : Florinette | 20 janvier 2007
Wah quelle critique, bravo ! Que faire d'autre après ça que de le noter sur ma longue LAL ? :-)
Ecrit par : Livrovore | 20 janvier 2007
@ Livrovore : euh... peut-être le pousser de la LAL à la première place sur la PAL ? ;-D
Ecrit par : Turquoise | 21 janvier 2007
l'histoire et la façon dont tu parles de ce livre me donnent envie de lire ce livre mais j'ai une grosse réticence sur le style... à tenter peut être...
Ecrit par : Lhisbei | 21 janvier 2007
Oui, oui, Lhisbei, tente ! Peut-être que tu auras une impression différente de la mienne. Le livre vaut vraiment le coup d'essayer ! (Si tu le trouve en bibliothèque, par exemple, tu pourras tester...)
Ecrit par : Turquoise | 21 janvier 2007
quelle belle critique, impressionante pour un livre qui semble bien l'être aussi :-)
Ecrit par : yueyin | 22 janvier 2007
Merci, Yueyin ! Impressionnant, c'est effectivement le bon mot pour qualifier ce roman.
Ecrit par : Turquoise | 22 janvier 2007
J'avais lu un article attirant dans Elle, mais je suis méfiante vis à vis de ce genre de thème: j'attendais de lire un avis "avisé" pour le mettre sur ma LAL. Voilà qui est fait! Je le note...
Ecrit par : Anne | 27 janvier 2007
Oui, oui, Anne, n'hésite plus à le mettre sur ta LAL et vite sur ta PAL !
(J'aurais bien aimé lire la critique de "Elle" ; est-ce que c'est dans le numéro de la semaine dernière ?)
Ecrit par : Turquoise | 27 janvier 2007
Comme Anne, je l'avais vu dans un magazine mais j'attendais une critique fiable pour le noter ou non. C'est donc chose faite, un livre de plus sur la LAL !!!!
Ecrit par : Gambadou | 28 janvier 2007
@ Vas-y, Gambadou, tu peux même l'écrire en gros caractères sur ta LAL !
Ecrit par : Turquoise | 28 janvier 2007
Après avoir lu ta présentation de ce livre, Turquoise, je l'avais réservé à la bibliothèque.
Je l'ai récupéré mercredi et je l'ai fini hier soir. Sa lecture m'a passionnée et je te remercie de m'avoir permis de découvrir ce roman hors du commun.
Je n'ajouterai rien à ton commentaire, excellent dans la mesure où il en dit juste assez pour inciter à lire l'ouvrage. En revanche, quand d'autres l'auront lu, ce serait bien de pouvoir en discuter...
Pour ce qui est du style, il y a effectivement des phrases longues, mais elles ne m'ont pas gênée.
Bon, maintenant, on est au moins deux, Turquoise et moi, à attendre vos réactions !
Ecrit par : Brize | 03 février 2007
Merci pour ton gentil commentaire, Brize ! Je suis très contente d'avoir un "retour" positif après ma présentation ! Et j'espère que ton avis inscitera encore plus lecteurs à partir à la découverte de ce roman...
Ecrit par : Turquoise | 03 février 2007
Je partage ENTIÈREMENT ton avis.
Ecrit par : Éric | 03 mars 2007
@ Eric : Chouette ! Quel plaisir de rencontrer un autre défenseur de ce livre extraordinaire ! Espérons que nous réussirons à convaincre de plus en plus de lecteurs! ;-)
Ecrit par : Turquoise | 04 mars 2007
je viens de chez Gambadou,
c'est sa critique sur ce livre là qui a retenu mon attention. Elle renvoit sur ce message...
J'ai beaucoup entendu parler de ce livre, mais je résiste... Je l'ai vu à la bib, mais je ne l'ai pas pris.
Le sujet est interessant, très. Qu'est ce qui me retient ? Ton excellent billet semble dire que je me trompe...
Ecrit par : sylvie | 17 juin 2007
Bonjour Sylvie,
Merci pour ton gentil commentaire. Evidemment, je ne peux que t'encourager à prendre ce livre quand tu le croises à la bibliothèque. Cependant, si tu résistes autant, c'est peut-être que ce n'est pas tout à fait le bon moment pour toi... Dans ce cas, je te conseille plutôt d'attendre pour ne pas te gâcher cette lecture, car ce serait vraiment dommage ! En tous cas, garde ce titre dans un coin de ta LAL, car il en vaut le coup !
Ecrit par : Turquoise | 17 juin 2007
Je dois dire que j'en suis presque à la fin... Mais je crois bien le finir dans la journée, et pas le soir, avant de m'endormir, car ce livre m'ébranle un peu trop. Comme tu le dis, Turquoise, c'est l'un des meilleurs que j'ai lu.
Je suis un peu plus "soulagée" de savoir que c'est une fiction et non une auto-biographie. Cela nous permet de nous dire que "non, dans la vraie vie, ce n'est pas possible de donner naissance à un Kevin Katchadourian......"
Et pourtant, le doute demeure......
Je pense, aujourd'hui, que ce roman peut s'avérer être un excellent "dérivatif" et relativiser nos propres difficultés relationnelles avec nos enfants. Elles semblent bien légères en comparaison de ce que vit, quotidiennement, Eva.
Il va me falloir un certain temps pour analyser la densité de ce roman, l'impression que je donne là est "à chaud". Ce livre fait froid dans le dos, bien plus que le meilleur des trhillers, car il s'attaque à un sujet tabou : l'enfant.
Ecrit par : Mistouflet | 07 novembre 2007
@ Bienvenue parmi les fans de ce roman, Mistouflet ! Tu as raison en ce qui concerne la densité du récit, on y pense encore longtemps après l'avoir lu, et on s'aperçoit qu'il y a beaucoup de choses à dire.
Quant au fait que ce soit une fiction, je ne sais pas si cela rassure réellement, car si l'histoire est bien inventée (d'après un fait divers réel, tout de même...) la psychologie des personnages, elle, est totalement réaliste, et Lionel Shriver fait là preuve d'une capacité de pénétration de l'esprit humain tout à fait remarquable.
Et je suis d'accord avec toi : quelle audace de la part de l'auteur d'oser s'attaquer à cette idée communément admise et si politiquement correcte de l'angélisme des enfants !
Bref, "Il faut qu'on parle..." est un livre dur, mais qui fait réfléchir. Et je suis contente que tu partages mon opinion sur le sujet ! Reviens quand tu veux ! ;-))
Ecrit par : Turquoise | 07 novembre 2007
Ce livre m'a littéralement terrassée ! Et ce d'autant plus qu'il y a eu ce nouveau carnage en Finlande !
La fin est impensable.... Je crois même l'avoir lue en diagonale, tellement cela me paraissait inhumain.
Comme lors d'un accident, où l'on se doit se remonter le plus rapidement possible en voiture, sous peine de ne plus en être capable par la suite, j'ai redémarré un nouveau roman hier soir.... Mais il me parait bien fade et bien mal écrit... Brize proposait d'en parler. Je suis d'accord. J'emploierai le terme "en parler pour l'exorciser ????"
Ecrit par : Mistouflet | 08 novembre 2007
@ Mistouflet : moi aussi j'ai eu beaucoup de mal à trouver un livre intéressant après Lionel Shriver ! Et encore maintenant, je n réussis pas à me passionner avec autant de force.
Par ailleurs, tout comme toi, j'ai été particulièrement frappée par ce terrible fait divers en Finlande, et j'ai fait le lien avec le récit de Shriver. C'est quand même affolant de voir ces carnages "importés" en queque sorte, dans nos cultures européennes...
Ecrit par : Turquoise | 09 novembre 2007



